Comme prévu, les neuf « sages » du Conseil constitutionnel aux ordres du pouvoir, barricadés derrière les murs anti-émeutes et une myriade de policiers, ont validé vendredi l’essentiel de la réforme des retraites dont le report de l’âge de départ à 64 ans... tout en rejetant la demande de Référendum d’initiative partagé. Et pour que les choses soient encore plus claires, ils ont retoqué les quelques mesures qui étaient censées atténuer les conséquences de la réforme : « l’index senior » et le « CDI senior ».

Macron s’est empressé, dans la nuit, de promulguer sa réforme, alors même que, nouvelle provocation, il avait convoqué l’intersyndicale pour mardi prochain. L’intersyndicale comme les principaux partis de la gauche parlementaire qui l’imploraient « solennellement » de ne pas le faire ont reçu leur réponse, une vraie leçon de choses… qui souligne l’impasse de leur stratégie respectueuse du cadre institutionnel. Et Macron nous annoncera lundi soir à la télé les nouvelles attaques qu’il concocte en guise « d’apaisement » !

Depuis le 24 février 2022, jour où la Russie a envahi l’Ukraine, le mouvement ouvrier et révolutionnaire est traversé par des controverses sur l’appréciation de la guerre, appréciation qui conditionne son attitude par rapport à l’ensemble des nations qui y sont engagées et surtout par rapport au prolétariat en particulier de son propre pays. Cette dernière dépend de la compréhension que nous avons de l’évolution des rapports géopolitiques dans le monde. La tempête en mer de Chine, les grandes manœuvres diplomatico-militaires qui se déroulent autour de Taïwan sur le dos de sa population, la constitution d’un possible axe Chine-Russie, soulignent l’importance de cette discussion pour que le mouvement ouvrier révolutionnaire soit en mesure d’avoir une politique de classe internationaliste pour répondre à la propagande belliciste officielle et formuler une politique contre la guerre.

Les petites manœuvres du gouvernement ainsi que sa campagne policière d’intimidation ont reçu une nouvelle fois la réponse du monde du travail et de la jeunesse, massive, déterminée et dynamique, étendue à tout le pays avec 370 manifestations. Jeudi nous étions encore des centaines de milliers dans la rue à dire non aux 64 ans, à exiger le retrait ! La farce de la réception à Matignon de l’intersyndicale la veille a tourné au fiasco pour Borne qui semblait prête à sacrifier sa personne pour jouer le fusible et protéger Macron parti en Chine pour prendre ses habits neufs de chef d’État mondialisé ne manquant pas cependant l’occasion d’attaquer, médiocrement, le mouvement.

C’est la première fois que la Première ministre recevait les organisations syndicales depuis la présentation, le 10 janvier, de la réforme. Et si l’intersyndicale a fait le job en s’affichant unie pour exiger le retrait et retourner la pitrerie du gouvernement contre lui pour en faire un moment de mobilisation, elle a en même temps tenu à s’afficher courtoise et ouverte au dialogue social.

Le mouvement contre la réforme des retraites a connu un tournant avec le passage en force par le 49·3 qui a suscité une immense et légitime colère.

Depuis la crise sociale et politique n’a fait que s’approfondir car le gouvernement en difficulté, isolé, ayant perdu toute crédibilité, est pris dans une fuite en avant d’affrontement et de répression dont l’hystérie anti-ultragauche de Darmanin est l’expression caricaturale.

Ce mouvement est l’expression d’une colère sociale profonde qui n’est pas près de s’éteindre. Déjà, il a su franchir plusieurs étapes, sans se laisser intimider par les violences policières, sans se laisser désarmer par de faux espoirs comme la mascarade parlementaire, le vote d’une motion de censure, l’avis du Conseil constitutionnel ou un référendum. Au-delà du large succès des 11 journées appelées par l’intersyndicale, les initiatives militantes se sont multipliées, avec des grèves reconductibles, des blocages, des manifestations « sauvages », autant d’initiatives encouragées par le soutien de l’opinion publique.

La presse aux ordres, le pouvoir, les commentateurs s’échinent à voir dans la journée du 28 mars un recul de notre mouvement. Ils en rêvent depuis le début et croient pouvoir interpréter la baisse du taux de grévistes ou du nombre de manifestants par rapport au 23 mars comme le reflux tant souhaité de la mobilisation. Ils ne comprennent pas ce que signifie en elle-même la durée du mouvement et la force intacte qu’il garde à la dixième semaine, une détermination qui se renforce d’une conscience politique plus lucide. Le mouvement non seulement ne faiblit pas mais il connaît un tournant politique. Il mesure en se confrontant au pouvoir et à sa police les enjeux de la lutte, s’organise, multiplie les actions et, de fait, oblige l’intersyndicale à garder le cap du retrait alors qu’elle cherche à composer, à ne pas rompre avec le cadre du dialogue social, à négocier la place des appareils syndicaux vis à vis de l’État et du patronat. Elle demande une pause, accepte d’être reçue par Borne le 5 avril et fixe cependant un nouveau rendez-vous le lendemain, jeudi le 6 avril, pour une onzième journée de mobilisation. L’intersyndicale au complet a dit oui, Sophie Binet, nouvelle secrétaire générale, a en effet annoncé dans son discours de clôture du congrès de la CGT que cette dernière en serait. Ce rendez-vous n’a d’autre fonction que de souligner l’attachement des directions syndicales au dialogue social tout en demandant le retrait de la réforme !

Pour la première fois dans l’histoire de la CGT, son congrès qui s’est tenu du 27 au 31 mars à Clermont-Ferrand a mis en minorité son secrétaire général, Philippe Martinez, et sa direction sortante. Le rapport d’activité, qui fait le bilan de la politique de la confédération depuis le dernier congrès en mai 2019, a été rejeté à quelques voix de différence certes, mais c’est bien une première et un effet différé du mouvement contre la réforme des retraites puisque celui-ci pose de manière nouvelle des problèmes qui ont fait l’objet des discussions entre militant·e·s et dans les instances depuis plus de 3 ans, sectarisme à l’égard du mouvement des Gilets jaunes, journées d’action à répétition sans autre stratégie, engluement dans le dialogue social, grèves parties de la base sans les syndicats, exclusion de la CGT PSA Poissy, etc. Dès le début du congrès la contestation s’est fait entendre, la tribune a été envahie après que le bureau a refusé d’élargir la commission « mandats et vote ». Ce devant quoi il a dû au final s’incliner.

Le gouvernement, Macron et Darmanin portent l’entière responsabilité des affrontements provoqués par le déploiement d’un dispositif policier pour le moins disproportionné à Sainte-Soline, déploiement précédé d’une campagne visant à exacerber les tensions. Ils ont eu ce qu’ils voulaient, la mise en scène d’affrontements violents aux conséquences dramatiques. Cette politique de la matraque et de la tension vise à accréditer la dénonciation de prétendus « factieux », en l’occurrence l’extrême-gauche, qui voudraient utiliser la légitime révolte de la population contre la réforme des retraites pour déstabiliser l’État ! Elle vise à disqualifier toute revendication sociale, écologique, démocratique pour tenter de consolider un pouvoir vacillant. Elle vise à disqualifier notre mouvement pour essayer de briser son élan. Ridicule et dangereux ! Les manœuvres et exactions d’un ministre de l’intérieur et de sa police sont bien impuissantes à contenir le soulèvement de millions de femmes, d’hommes, de jeunes.

Jeudi dernier, « la foule », le monde du travail, les classes populaires, les jeunes pour lesquels Macron affiche son mépris, ont une nouvelle fois affirmé, par la grève et dans la rue, leur légitimité démocratique contre ce pouvoir qui ose les qualifier de « factieux » en identifiant nos mobilisations de masse démocratiques aux soutiens fascisants de Trump et Bolsonaro ! Notre soulèvement qui ne cesse de s’amplifier panique l’imposteur de l’Élysée que l’arrogance, le déni et l’insulte aveuglent. Dans son délire à vouloir mettre au pas Parlement, partis y compris le sien ou alliés, sa première ministre et ses ministres, les organisations syndicales et le pays lui-même, il s’isole et devient la cible de tous les ressentiments, de toutes les colères, concentre la révolte. Dernière provocation, il s’apprêtait à déployer les fastes de cette monarchie républicaine pour accueillir à Versailles le tout nouveau vieux roi d’Angleterre, Charles III, le rentier de Buckingham Palace… Un minimum lucides devant l’image ridicule et dérisoire qu’ils allaient donner d’eux-mêmes et de leur vieux monde vermoulu s’affichant avec indécence, ils ont remis à plus tard leur sauterie...

En usant du 49.3, Macron voulait montrer son pouvoir, plier le mouvement, les travailleurs et les militant.e.s, celles et ceux qui contestent sa politique, à sa volonté, la volonté des groupes capitalistes dont il est le serviteur. « En l’état, les risques financiers, économiques sont trop grands », a-t-il précisé. Pour ses amis du CAC40, pour leurs profits et dividendes, pas question de céder à la pression de l’opinion populaire, à deux mois de grandes manifestations et de grèves, comme il en a éclaté aussi dans plusieurs pays d’Europe.

Depuis l’annonce, vendredi 10, de la faillite de Silicon Valley Bank (SVB), seizième banque des Etats-Unis, ainsi que de deux autres banques de moindre importance (Silvergate mercredi 8, Signature Bank dimanche 12), des craquements se sont fait entendre et se sont répercutés dans le système financier mondial. En Europe, les indices boursiers, dont le CAC40, se sont effondrés, tout comme le cours des banques, telles BNP Paribas, Société Générale, etc. Le Crédit Suisse, un fleuron du « paradis de la finance », se retrouvait, en début de semaine, au bord de la faillite, ainsi qu’une quatrième banque américaine, First Republic…

Depuis presque un mois, les comparaisons et analogies fleurissent entre le mouvement contre la réforme des retraites et le mouvement contre le plan Juppé contre les retraites et la Sécurité sociale de novembre-décembre 1995. Ce retour à 95 nous aide à mettre en perspective le mouvement actuel, à comprendre sa place dans l’évolution sociale et politique des rapports de force afin de nous permettre de mieux comprendre nos tâches actuelles et à venir à la lumière de l’expérience passée, d’en tirer les enseignements, de mesurer nos limites pour mieux les surmonter. Chaque mouvement a sa spécificité, son caractère inédit. La période qui voit le mouvement de novembre-décembre 95 répond à des caractéristiques bien différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui. Elle s’inscrit dans un moment politique particulier déterminé à l’échelle internationale par les suites de la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. L’offensive libérale et impérialiste orchestrée par les USA triomphe. Ici, on sort des années 1980, avec les réformes libérales des gouvernements Mitterrand, les politiques d’austérité. La gauche s’est totalement intégrée à la politique et à l’idéologie libérales, participe sans réserve à l’offensive capitaliste alors que le PC est vidé de toute force après sa participation au gouvernement Mitterrand et l’effondrement de la bureaucratie issue du stalinisme sans autre perspective que la liquidation de l’URSS pour rejoindre le monde capitaliste occidental, l’affairisme le plus corrompu.

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