La population algérienne a infligé un camouflet au pouvoir militaire en contestant radicalement l’élection présidentielle du 12 décembre, cette véritable mascarade destinée à ravaler la façade du régime sans rien changer à celui-ci. Malgré l’énorme déploiement policier le jour du vote, ce sont des dizaines de milliers de manifestants qui ont dénoncé cette supercherie en manifestant dans de nombreuses villes du pays et en réussissant même à fermer les bureaux de vote dans les villes de Bejaia, Tizi Ouzou, Bouira, Bord Bou Arreridj.

Au mépris de ce vote de la rue, « l’Autorité nationale indépendante des élections » a annoncé le soir-même la victoire au premier tour d’Abdelmadjid Tebboune, avec un peu plus de 58 % des voix.

Si la journée de grève et de manifestations de mardi a été moins massive que le 5, le mouvement de grève, bien qu'inégal, garde toute sa force. Les 400 000 ou 800 000 manifestants portent une dynamique bien vivante d’autant que bon nombre de salariés ont préféré attendre les déclarations d’aujourd’hui de Philippe, même si bien peu se faisaient, à juste titre, la moindre illusion. Une large fraction du monde du travail est mobilisée, combative, déterminée, à l’image des travailleurs de la RATP et de la SNCF, des enseignants ou des travailleurs des Raffineries. La jeunesse des facs et des lycées rentre aussi dans la lutte. Et signe que le mécontentement contre la politique de ce gouvernement s’étend à toute la population, les Internes des hôpitaux publics viennent de se déclarer en grève illimitée...

Loin de reculer, le mouvement discute des suites, convainc les hésitants, prend la mesure des rapports de forces, s’organise, tisse des liens, se construit.

Mardi soir, l’intersyndicale a appelé à des actions locales ce jeudi et le week-end et à une journée nationale de grève et de manifestations mardi prochain. Leur politique combine les appels à la généralisation de Martinez avec une volonté d’encadrer, d’accompagner le mouvement mais sans lui donner de perspectives réelles pour mener l’affrontement engagé avec Macron et son monde, sans tout faire pour encourager une dynamique de la grève reconductible. C’est bien la généralisation de la grève, son extension que l’intervention provocante du Premier ministre met à l’ordre du jour.

Le 5 décembre constitue en lui même une première victoire. 806000 manifestants, dit le ministère de l’intérieur, 1,5 million dit la CGT. Ce qui est sûr, c’est que le mouvement démarre plus fort qu’en 1995. La grève « corporatiste », de « privilégiés », destinée à « maintenir les régimes spéciaux » dénoncée jour après jour par les médias aux ordres s’est avérée une vague de fond ouvrière et populaire, la convergence des mécontentements et des colères, le rassemblement du monde du travail. Toutes les générations de toutes les professions, du public et du privé, se sont retrouvées à travers tout le pays, au coude à coude, enthousiastes et joyeuses, dans la rue. Même les avocats étaient de la partie. 

La multiplication des AG, des interpros, des appels à la reconduction ainsi que les manifs de samedi, celles des chômeurs comme des gilets jaunes ou des deux ensemble, malgré les provocations et les violences policières, montrent que le 5 pourrait bien être le point de départ d’un élargissement et d’un approfondissement de la grève vers sa généralisation. Des énergies militantes ont été libérées, de nouvelles possibilités ouvertes.

La grève massive à la RATP, le 13 septembre dernier, et la décision des grévistes de se lancer dans la grève reconductible à partir du 5 décembre obligeant les syndicats à se rallier à eux a été le point de départ d’un processus de mobilisation vers une nouvelle étape du rassemblement du monde du travail dans l’affrontement avec le pouvoir. La mobilisation des cheminots, celle des urgentistes qui a réussi à entraîner l’ensemble du personnel hospitalier dans la lutte avec les manifestations du 14 et du 30 novembre, dans l’enseignement public, après le suicide de la directrice d’école Christine Renon, au sein des universités suite à l’immolation d’un jeune étudiant à Lyon, victime de la précarité et accusant Sarkozy, Hollande, Macron, sont autant de moments de cette mobilisation générale. Les manifestations contre les violences faites aux femmes samedi dernier participent de ce profond mouvement social, politique, démocratique.

Un an après le début du mouvement des gilets jaunes, une nouvelle étape est en train d’être franchie, le rassemblement du monde du travail sur son terrain de classe.

L’attitude du pouvoir tant par ses provocations policières à l’occasion de l’acte 53 des gilets jaunes que par son refus de répondre aux exigences des différents secteurs mobilisés ou le mépris des salariés qu’exprime son attitude sur la réforme des retraites, auxiliaire du Medef et du CAC40, contribuent à généraliser et à unifier la contestation.

Le pouvoir et ses chiens de garde médiatiques se sont emparés de la mort de 13 jeunes soldats au Mali pour engager une campagne au nom de l’union nationale et dénoncer toutes celles et ceux qui ne se plieraient pas à leurs injonctions. La mort de ces jeunes hommes est révoltante, elle l’est d’autant plus que les responsables en sont les mêmes que ceux qui l’utilisent pour tenter d’imposer leur union nationale. Ce sont ceux qui ont mené la guerre stupide et meurtrière en Libye, après celles d’Irak et d’Afghanistan. Ceux aussi qui ont construit leur fortune sur le sang et l’exploitation des anciens peuples coloniaux et qui continuent par leur politique meurtrière contre les migrants.

Leur France n’est pas la nôtre. Les travailleurs, les classes populaires, toutes les victimes de cette société de classe n’ont aucune raison de céder aux injonctions du pouvoir. Bien au contraire nous avons besoin d’affirmer notre indépendance d’esprit, de classe et de refuser de nous plier à leur union nationale.

La bourgeoisie et ses propagandistes voulaient voir dans la fin du dit « bloc soviétique », au moment de sa chute, la confirmation des discours qui accompagnaient, au début des années 1980, l’offensive libérale lancée par Reagan et Thatcher, avec son « There Is Not Alternative ». L’effondrement du monde issu des bouleversements révolutionnaires consécutifs à la première guerre mondiale était la preuve qu’il n’y avait « pas d’autre alternative » pour l’humanité que la généralisation des lois du marché et du profit, de la libre concurrence, pour peu que les frontières soient ouvertes à la circulation des capitaux et des marchandises. Ce « monde » serait celui de la paix, de la démocratie, de la justice sociale, dans lequel chaque individu, chaque peuple profiterait des fruits d’une croissance enfin libérée de tout obstacle. En corollaire, les 75 ans d’existence de l’Union soviétique, l’influence énorme qu’elle avait eue sur la politique mondiale pendant trois quarts de siècle, n’auraient été qu’une erreur de l’histoire, le marxisme une utopie, le « communisme » une idéologie meurtrière…

« Nous ne sommes pas du même camp » a déclaré, agressif, le préfet de Paris Lallement lors de l’acte 53 des gilets jaunes face à une dame qui l’interpellait, lui disant « je suis gilet jaune ». C’est clair, nous ne sommes pas du même camp !

Le préfet, comme l’ensemble de l’appareil d’État, de sa police, la haute administration comme le gouvernement ont choisi leur camp, celui des possédants, des riches, des classes dominantes, et, même s’ils n’en ont pas toujours la même conscience que le préfet de Paris, les policiers sont enrôlés dans ce camp. La violence de l’État est indissociable de la violence sociale, morale, physique que génèrent les inégalités et l’injustice sociale inhérentes à l’exploitation capitaliste. Ils ne sont pas neutres, au-dessus des classes, ils sont au service de la classe dominante qui confond ses intérêts privés avec l’intérêt général.

Cet appareil d’État est engagé dans une véritable guerre sociale contre la population laborieuse pour perpétuer la domination et les privilèges d’une petite minorité. C’est ce qui conditionne tant leur politique économique, sociale que leur propagande ou leur politique dite du maintien de l’ordre.

La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la fin de la guerre froide marquent un tournant, la fin d’une époque ouverte par le développement impérialiste du capitalisme, ce « court XXème siècle (1914-1991) » selon l’expression de l’historien marxiste Eric Hobsbawm dans son livre L’âge des extrêmes.

En 1914, la première guerre impérialiste mondiale précipitait la fin des anciens empires coloniaux. Les bourgeoisies des principales puissances dominantes se repartageaient le monde, les colonies et les marchés à travers une immense boucherie qui sanctionnait les nouveaux rapports de force économiques et militaires. Une guerre dont les conséquences allaient façonner le XXème siècle.

Le mouvement des Gilets jaunes n’a pas épuisé ses forces comme en attestent les mobilisations de l’acte 53, tenues de ronds points et manifestations un peu partout, malgré la répression policière et les provocations, en particulier à Paris. La place d’Italie, d’où devait partir une manifestation déclarée et autorisée, a été cernée et bloquée par les forces de l’ordre, transformée en souricière, avec des affrontements inévitables commentés en boucle par les médias aux ordres. La préfecture a très rapidement interdit toute manifestation à Paris alors que des milliers de manifestants, avec gilet ou sans gilet, s’y étaient rassemblés.

« L'événement le plus chargé d'espoir, le plus grandiose de notre temps, semble s'être retourné tout entier contre nous. Des enthousiasmes inoubliables de 1917, que reste-t-il ? Beaucoup d'hommes de ma génération, qui furent des communistes de la première heure, ne nourrissent plus envers la Révolution russe que des sentiments de rancœur. Des participants et des témoins presque personne ne survit. Le Parti de Lénine et de Trotsky a été fusillé. Les documents ont été détruits, cachés ou falsifiés. [...] Une pauvre logique, nous montrant du doigt le noir spectacle de l'U.R.S.S. stalinienne, affirme la faillite du bolchevisme, donc celle du marxisme, donc celle du socialisme… Escamotage facile en apparence des problèmes qui tiennent le monde et ne le lâcheront pas de sitôt. » écrivait Victor Serge, en 1947, dans Trente ans après la révolution.

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